Civilizations

L’inca-ssable paradigme de la civilisation européenne

C’est bien connu, l’Histoire ne tient qu’à un fil. Parfois même à un fil tranchant et impitoyable. À l’avenant du caractère de Freydis, fille d’Erik le Rouge, qui file droit vers Cuba avant de poursuivre sa route plus au sud. La jeune guerrière Viking fait ainsi un pied de nez aux manuels d’histoire qui l’ont inlassablement réexpédiée au Groenland.

Elle y fait souche, favorise le mélange des populations et, surtout, introduit le fer sur le continent américain. Le chapitre de l’histoire officielle que nous connaissons se referme. Place à une (presque) nouvelle histoire de l’humanité au cours de laquelle les Incas vont, peu après, mettre la main sur l’Europe. C’est du moins l’uchronie à laquelle Laurent Binet nous propose d’adhérer dans Civilizations qui vient de paraître chez Grasset.

Laurent Binet y croit dur comme le métal qui a changé la face du monde. Point d’or. Du moins pas encore. Les Incas auraient pu (dû ?) étendre Tahuantinsuyu au vieux continent européen s’ils avaient connu chevaux, anticorps et fer, éléments indispensables à toute société qui a des velléités d’expansion. Si le feu d’Atahualpa avait été plus ardent, la face du monde en eût été changée.

Et c’est à la faveur d’un terrible tremblement de Terre dans une Lisbonne ravagée, désertée et donc vulnérable en 1531 qu’Atahualpa et ses troupes s’engouffrent dans la brèche de leur destin européen. Et pas de quartier ! Ou plutôt si : le cinquième qu’annexe l’Empire des quatre quartiers sur un Vieux Continent qui, dans un renversement uchronique, devient Nouveau Monde.

Le travail d’archiviste de l’auteur du très réussi HHhH est manifeste et remarquable. L’écriture épouse fidèlement l’idiome de chaque époque et reprend les mêmes formes que celles des témoignages historiques connus de tous. De l’épopée nordique aux chroniques incas en passant par le journal de bord de Christophe Colomb, Laurent Binet n’oublie pas pour autant d’entrelarder son récit d’observations fines et cocasses sur les singularités et mœurs européennes. Le narrateur inca, à la manière d’un entomologiste sur des créatures étrangères, s’étonne ainsi de cet homme très maigre cloué sur une croix, du breuvage noir teinté de rouge qui fait perdre la tête ou de ces plaques translucides, rouges, jaunes, vertes, bleues dans des édifices tout en hauteur.

Pourtant, à y regarder de plus près, Laurent Binet peint, mutatis mutandis, le même 16e siècle que celui de l’histoire officielle. Ses analogies en forme de clins d’œil ont beau jeu de flatter l’historien qui sommeille en chaque lecteur, elles n’en mettent pas moins en scène les grands personnages de cette fin de Renaissance dont la destinée diffère certes sur la forme mais peu sur le fond. Ainsi, la soif de conquête, les exactions et la diplomatie méso-américaine rappellent étrangement un paradigme très européen, pour ne pas dire ethnocentré.

Enfin et surtout, Laurent Binet théorise un nouvel effet papillon, aux conséquences minimes, calqué sur un déterminisme historique avide de constance et d’immobilisme, condamnant, par là même, le cours des événement au même horizon. Ici, le battement d’aile ne déclenche pas de cataclysme, à peine une tempête, au mieux un orage. À l’instar des uchronies modernes, Civilizations prend les mêmes (Cervantès, Montaigne, Luther, Charles Quint, la pyramide du Louvre, etc.) et recommence. Il était là le livre à faire pourtant avec l’irruption d’un « vrai » Nouveau Monde sans repères familiers, ni implicites culturels. Ce livre existe pourtant. Et il est signé Orson Scott Card : La Rédemption de Christophe Colomb. Le lecteur avisé saura dorénavant quel livre choisir…

Acerbomètre :

  • Date de sortie : 14 août 2019
  • Auteur : Laurent Binet
  • Nombre de pages: 384
  • Genre : Uchronie
  • Éditeur : Grasset

Brille en société !

Une autre uchronie a mis en scène le peuple inca : The Scarlet Fringe de Suzanne Allés Blom. Avec moins de battage médiatique mais plus de réussite.

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